Yves Jeanmougin, photographe du sensible

Des quartiers Nord de Marseille aux immeubles de Belleville, d’Alger ou de Casablanca, du Québec aux ruelles siciliennes, les quarante-cinq années d’exploration photographique d’Yves Jeanmougin sont parcourues de visages d’enfants, de portraits de travailleurs et de marginaux, de fêtes de rue, de morceaux de vie, d’histoires d’hommes.

« Les gens »

Quand on demande à Yves Jeanmougin ce qu’il préfère photographier, sa réponse sonne comme une évidence. A vrai dire, son œuvre parle d’elle-même. Les gens, ses « premières amours », sont venus le chercher en bas de chez lui pour provoquer ses débuts de photographe.

« Mon premier boulot, c’était un petit cirque de famille, qui avait posé son chapiteau en bas des tours que j’habitais à l’époque, à Argenteuil, en banlieue parisienne. Je suis allé les voir, ils m’ont accueilli, on a passé du temps ensemble. Ils venaient parfois chercher un peu d’eau chez moi. Certains n’avaient jamais pris l’ascenseur. »

L’approche documentaire est omniprésente dans son travail. Ses séries photographiques se tournent souvent vers des communautés vivant dans des environnements pauvres, isolés, marginalisés. Elles témoignent et transmettent la mémoire de ces communautés. Mais elles vont également au-delà : elles nous montrent les gens tels qu’ils sont, avec tendresse, humanité et complicité.

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« J’ai toujours travaillé comme ça. Une rencontre en amène une autre. Les gens aiment ça, on s’intéresse à eux, on revient avec des photos, des tirages en noir et blanc qu’ils peuvent accrocher à leurs murs. On crée des liens. Ils deviennent presque des amis. » Cette amitié, on la retrouve dans l’attitude de ses sujets, au détour d’un regard, d’un sourire qui nous font comprendre que l’homme derrière l’objectif est pour eux un peu plus qu’un photographe.

« Et puis ça s’arrête, il y a une coupure. On crée des liens assez forts, puis on passe à autre chose, et eux restent toujours dans leurs bidonvilles, dans leur prison. » Les prisons montrées par Jeanmougin sont parfois bien réelles comme celle des détenus des Baumettes, à Marseille, photographiés dans l’ouvrage collectif Carcérales. Ce sont aussi des prisons mentales, comme par exemple dans ses sujets en Centre Hospitalier Spécialisé. Mais le plus souvent, il s’agit de prisons sociales.

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De Walker Evans aux années Viva

Yves Jeanmougin a passé son enfance à Marrakech et Casablanca, avant de « débarquer » à Paris à l’âge de 11 ans, en 1956. Un temps dessinateur publicitaire, les travaux de Walker Evans sur de la FSA (Farm Security Administration) provoquent chez lui le « déclic ». Il achète un Leica, « et la galère commence », raconte-t-il en souriant. Au début des années 1970, il entend parler de Viva, l’agence récemment créée par un collectif de photographes qui veulent apporter à la photo de reportage un regard différent de ceux proposés par les agences plus établies, comme Magnum ou Gamma. « J’y ai tout appris, en fouillant dans les boites d’archives, en regardant ce que faisaient les uns et les autres » nous dit-il.

Il travaille plusieurs années parmi cette génération de jeunes photographes dont l’approche privilégie l’environnement social, la vie quotidienne, prend du recul par rapport à l’actualité immédiate.

Bidonvilles de L’Estaque et ruelles napolitaines

Au début des années 1980, il déménage à Marseille – où il habite toujours – et entreprend pendant plusieurs années un travail sur les communautés de la ville. Dans des cités comme La Paternelle, dans les bidonvilles de L’Estaque. Un travail qui serait selon lui plus difficile à réaliser aujourd’hui.

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« Bien sûr, déjà à l’époque, il fallait être accompagné, être introduit par quelqu’un. Mais l’accès était plus facile. J’allais chez les gens, j’assistais à des fêtes. A La Paternelle, il y avait des Algériens et des Gitans. Ça cohabitait, plus ou moins bien, mais ça cohabitait. Le trafic de drogue a changé l’ambiance. Mais le sentiment d’isolement qui était là à l’époque est toujours présent aujourd’hui. »

Les photographies d’Yves Jeanmougin sont parsemées de visages. Visages d’enfants d’abord. Parce que dans ces endroits, « c’est eux qu’on voit en premier, c’est souvent par eux que tout commence ». Des enfants que leur environnement fait grandir trop vite. Comme sur ces portraits de gamins qui travaillent, à Naples, dans des garages ou des ateliers clandestins. Il effectue également un long travail sur le quart-monde, dont résulte une série de photos bouleversantes et un état des lieux de la pauvreté extrême en France à cette époque.

Portraits filmés

Dans les années 1990, Jeanmougin réalise plusieurs films documentaires. Des portraits de trois personnes handicapées, mais douées d’un talent particulier.

Il y a d’abord « Tony », réalisé avec le chef-opérateur Jean-Louis Sonzogni, un personnage rencontré à la cité de la Castellane. « Un type qui n’avait plus de bras. Je l’avais croisé dans une cantine, et je m’étais demandé comment il vivait. C’était un personnage ! Il jouait aux boules avec les pieds. » Ce film sera sélectionné au Festival international du court métrage à Clermont-Ferrand. Et puis un film réalisé avec Laurence Huet sur un ancien légionnaire, qui était « en CHS, sous camisole chimique ; il peignait des choses naïves mais extraordinaires ». Ou enfin cet Algérien, sur la route de L’Estaque, « haut comme ça, qui vivait avec sa mère, et imitait Claude François avec une pêche d’enfer, en faisant des bonds partout ».

De retour à Alger

Son dernier ouvrage de photos réunit des photos d’Alger (éditions Métamorphoses), une ville qu’il connait bien, à laquelle il a consacré plusieurs sujets. Pour la première fois, il présente une série en couleur et en numérique. On y voit les passants en mouvement, l’homme aux pigeons, la vie quotidienne dans les rues ici et là, les escaliers fatigués, les criques cachées, la valse bruyante des voitures, les vieux loups de mer, les gamins qui posent, les broderies qui s’entassent dans une vitrine, les stigmates du temps qui a passé. On voit la ville d’en haut ou d’en bas, on la ressent.

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« J’aime beaucoup Alger », confie-t-il, avant de corriger « enfin, les Algérois », replaçant une dernière fois l’humain où il doit être : au centre du cadre.

Le site d’Yves Jeanmougin

© Nicolas Berman / Céline Bousquet

Photographies © Yves Jeanmougin